Oui. On ne peut rester que confondu devant la rage d’ignorer de nos hommes politiques, et ce quel que soit leur bord. La pulsion de mort, ils n’y croient tout simplement pas! Et c’est donc toujours trop tard qu’ils tentent de la juguler, quand ils ne la stimulent pas ouvertement. Ainsi, tranquillement, laissent ils mariner dans leur marigot plus de six millions de chômeurs, faisant confiance au monde de la finance et aux grandes entreprises pour les remèdes. C'est tout simplement désopilant.

  Mais, voyez-vous, c’est aussi plus de six millions de personnes qui viennent de les sensibiliser, de nous sensibiliser aussi,  au fait, que las,  que ces millions de délaissés pourraient bien changer de marinade, pour ainsi dire! Nos politiques, c’est tout simplement, in live, La parabole des aveugles de Brueghel! Que c'est navrant!!!

C’est pourquoi le document que vous allez ici lire, reçu il y a peu à Détresses Au Travail , est d’une actualité brûlante. Vous nous rétorquerez qu’il provient d’un simple et modeste CHSCT (Comité d’Hygiène, de Sécurité, et des Conditions de Travail). Certes, il provient d’un CHSCT, à ceci près  aussi qu'il provient d’une entreprise française modèle -en tous cas dans le monde entrepreneurial et des "capitaines d'industrie", comme ils disent-. Entreprise dont la  longue cohorte de hauts managers formatés a de longues et nombreuses oreilles, mais aussi entrées, dans les officines gouvernementales. Ce n'est pas une entreprise pire que les autres, non, mais souvent elle donne le la. Elle est donc pilote, archétype autant que prototype, ceci dans beaucoup d'innovations managériales, y compris donc dans leurs conséquences néfastes. Quel rapport avec notre propos plus haut?

 Ce document est, comme vous le verrez, on ne peut plus précis. Il est si détaillé, si particulier, que cette particularité, du fait de son écriture précise, au raz de la chose, vaut, comme pour l'oeuvre d'art,  pour du général, c’est-à-dire pour des milliers d’autres salariés. Elle n’est cependant qu’une photographie, un instantané. Les choses s’accélérant toujours plus, elle n'aura pas le temps de devenir un cliché. Non. Pas seulement d'ailleurs dans ce type de service qui se rapproche dangereusement du call-center, mais aussi dans les fonctions adjacentes : administratives, marketing, support ( ici depuis longtemps). De l'accélération, de la fragmentation, et de l'automatisation, vous en serons gavés! Oui, derrière les documents cosmétisés de la com interne et qui fleurent bon la culture d'entreprise, se cache encore le pire à venir. Chacun pense bien sur que c'est pour les autres ? Mais la résistance à ce type de pression est tout simplement imprévisible. Car vous ne connaissez pas la résistance de votre corps et de votre mental. Ou alors, vous vous mentez à vous-mêmes. Malheureusement, ce sont les situations qui nous révèlent bien des choses sur nous mêmes, mais il est souvent assez tard, quand ce n'est pas trop tard pour nous-mêmes. Bien sûr dans un tel milieu ( un mot cher au philosophe Georges Canguilhem), c'est en masse que l'on se réjouit. Joie, dévotion et ferveur, éclatent dans les séminaires et lors des succès commerciaux.  Qu'y a t-il là de critiquable et de nocif dans cette satisfaction partagée? La solitude n'en sera ensuite que plus affreuse, quand il s'agira d'en accuser le contrecoup : accélération des process, réduction du personnel. Car vous leur donnez votre main, et c'est le bras qu'ils veulent.  C'est alors chacun pour soi. On ne vous apprends rien.

Aujourd'hui, tels des automates, nous n’avons que le terme d’ « emploi », à la bouche ou à la plume, terme statistique,  terme abject s’il en est, alors qu’il s’agit de travail. Ceux qui aiment ce qu'ils font vous le diront. L’écrivain Vivianne Forrester le soulignait déjà dans son livre  L’horreur économique (1996). Du comment travaillent ces personnes qui sont plus usées et abusées qu'« employées », et à quoi , les politiques dont nous parlions plus haut n'y prêtent que fort peu d'attention. Ils n'en ont cure. Un exemple anodin. Si autrefois, la ministre de la culture (Aurélie Philipetti) nous avait répondu lorsque nous lui faisions parvenir, pour sa superbe couverture, un certain livre au titre explicite Souffrances au travail-Rencontre avec des psychanalyses, le ministère du travail qui a en reçu un exemplaire via le Cabinet du 1ér ministre qui en avait aussi accusé réception, n'a pas daigné, lui, répondre, bien qu'il soit le premier concerné.

L’entreprise modèle dont il est ici question, et dont le document ci-dessous relate les agissements managériaux, est un modèle sous toutes ses coutures. Ses membres siègent à la commission numérique mise en place par Fleur Pèlerin, puis par Axel Lemaire, quand d'autres contribuent depuis des siècles à la managérialisation de la santé publique, et j’en passe, comme le domaine de l’éducation. C'est une vraie plaie bureaucratique (si l'on prend l'angle de vue de l'économiste David Graeber), purulente. Au risque de la santé de ses salariés, comme vous pourrez le déduire à cette lecture. Salariés sous les yeux desquels, à l'occasion, on agite quelques recettes de coaching, si on venait à supputer, malgré les multiples entraves à son expression, qu'ils pourraient bien se trouver en souffrance. C'est à eux de s'adapter, quoi! Dans la langue que ces manager contorsionnent, un mot se détache depuis peu: "agile". Il est dans toutes les bouches, tous les écrits, toutes les revues, tous les entretiens avec les dirigeants d'entreprise. Cela signifie tout simplement que, de haut en bas, comme depuis toujours d'ailleurs, c'est le plus fort qui gagnera, le plus agile. Vous voulez en  être ? Alors allez-y, ferraillez comme Don Quichotte de la Mancha, jetez-vous dans la bagarre! Mais sachez que votre corps saura vous faire signe de votre méprise, si ce ne sont vos cauchemars, ou votre angoisse, mais aussi vos proches, votre famille s'ils sont assez avertis, ou encore vos amis. Pour peu que vous freiniez juste un petit peu, juste ce qu'il faut, la tendance, le mouvement, la glissade, ( c'est plus difficile pour la dégringolade) pour ne pas vous laisser submerger,  alors -peut-être- vous en sortirez- vous, peut être préserverez-vous votre option sur le futur. Ce n'est pas votre degré d'adhésion à cette idéologie bureaucratique clownesque et kafkaiènne à la fois, qui vous en épargnera les conséquences. A bon entendeur, salut!

Dans les jours, les mois qui viennent, cette entreprise –comme ses autres clones dans le domaine des services- n’aura d’autre solution, face au tsunami numérique, et malgré ses efforts -du moins ceux qu'elle proclame-que de réduire toujours plus sa voilure salariale et celle de ses réseaux de distributions intégrés - voyez les banques dont le mouvement de fermeture d'agences n'en est qu'à son début, et qui va aller en s'amplifiant-renvoyant ainsi chacun à la question du choix de la marinade dont nous parlions plus haut. Leurs "agiles" services de communication, n’en doutons pas,  n’auront de cesse de vouloir nous faire avaler des couleuvres, alimentant toujours plus, par contre-coup, notre humiliation devant l'injustice du propos, notre déception, notre ressentiment, notre rancœur. Car encore une fois, il n'y aura place que pour quelques uns. Beaucoup d'appelés, peu d'élus! Chacun ne sait il pas, aujourd’hui, où mène la déception ? Entre les événements du mois de novembre et les élections de décembre. Quelle alternative attrayante! Mais il n'en ont cure, ventant leur entreprise citoyenne ! Nous en reparlerons, soyez-en sûrs. Qu'ils soient audio, écrit, ou visuel, transmettez vos témoignages à Détresses Au Travail , nous saurons nous en faire le relais. A bientôt.